AVUI 14 doctubre de 2004
El 27% dels nois fumaven porros amb assiduïtat l'any 2002 i el 29,5% cigarrets
El consum de cànnabis entre els adolescents s'acosta al de tabacEls porros substitueixen els cigarrets com a element transgressor
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AVUI 14 doctubre de 2004
La mesa del Parlament Europeu avala Borrell i impedeix millorar la situació del català
Sandra Buxaderas
(Corresponsal Brussel·les)
La mesa no permetrà traduir les intervencions d'un diputat que vulgui adreçar-se al ple
en català o en qualsevol altra llengua exclosa del règim lingüístic de la UE, per bé
que evitarà enfrontar-s'hi. Ho va acordar ahir a la nit en una reunió en què van
participar dos catalans, que són alhora els dos màxims càrrecs: el president del
Parlament, Josep Borrell, i el vicepresident primer, Aleix Vidal-Quadras.
Borrell rebia així el suport de la mesa per fer allò que havia anunciat fa uns dies: si
un eurodiputat utilitza el català, el president de la cambra o el vicepresident que el
substitueixi al ple l'interromprà per fer saber que les paraules en català no s'estan
traduint a les vint llengües oficials amb què els diputats poden seguir la sessió i,
per tant, no només no seran enteses per la majoria de la cambra, sinó que no constaran
en acta. Si el diputat en qüestió insisteix a parlar una llengua no oficial, se'l
deixarà fer fins que consumeixi el temps reglamentari.
Segons ha pogut saber l'AVUI, Borrell havia rebut fa pocs dies un informe del servei
jurídic del Parlament que avalava la possibilitat de ser "més flexible" i
permetre algunes traduccions. Però, segons fonts no espanyoles, Borrell va desestimar
aquestes opcions. Una possibilitat seria que, prèvia petició de permís, el diputat
presentés al servei d'interpretació una traducció de la seva intervenció cap a una de
les llengües oficials. De fet, això s'ha fet en diverses ocasions: l'última, al juliol,
quan el premier irlandès, Bertie Ahern, va usar el gaèlic.
En el cas d'un diputat català, encara seria més fàcil, perquè la majoria d'intèrprets de la cabina d'espanyol serien capaços de traduir directament la intervenció al castellà, que serviria de llengua pont per traduir a les altres dinou llengües. De fet, molts dels intèrprets són catalans.
Vidal-Quadras exposava ahir a l'AVUI, però, que qualsevol postura de la mesa ha de valer
per a totes les llengües. El diputat del PP assegura que tant ell com Borrell han
"suavitzat la postura majoritària a la mesa, que preferia tallar directament"
un diputat que volgués utilitzar el català, com ha fet en aquesta legislatura el
representant d'ERC Bernat Joan.
En una ocasió, Borrell el va deixar acabar, mentre Joan es va anar traduint ell mateix a
l'anglès. En una altra, el vicepresident portuguès António Costa va tallar Joan quan
parlava en alemany pensant que parlava en català. Segons Vidal-Quadras, després de la
reunió d'ahir s'evitaran incidents com aquest i hi haurà una situació "més
elegant". El vicepresident explica que ell no va proposar cap de les opcions avalades
pels serveis jurídics però no descarta que Borrell prengui la iniciativa "més
endavant". "Ja ho veurem: no vol dir que en el futur no es puguin buscar altres
solucions".
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AU PAYS DE MONSIEUR LUPIN
LE MONDE | 13.10.04 | 15h39
Eternel "gentleman cambrioleur"! Alors qu'un film à sa gloire sort sur les écrans, une enquête s'impose en Haute-Normandie, la région où vécut son "père", le romancier Maurice Leblanc.
Fouetté par les embruns, saoulé par la rumeur du ressac, c'est là, bien sûr, au bord des falaises d'Etretat, qu'il fallait commencer la recherche du Lupin évaporé. Avec de la chance, on y verrait rôder le fantôme de l'homme en frac, prince du fric-frac et roi de l'entourloupe, qui, bien que bientôt centenaire - il apparut en juillet 1905 -, revient peut-être sur les lieux de son plus beau coup, au pied de ce "roc énorme, haut de plus de quatre-vingts mètres, obélisque colossal, d'aplomb sur sa base de granit" (L'Aiguille creuse, 1909).
Lors des grandes marées, Maurice Leblanc (1864-1941), l'inventeur de Lupin, ne croisait-il pas déjà d'étranges visiteurs - dont un groupe d'étudiants de Philadelphie ! - arpentant la grève, munis de cartes d'état-major et de schémas cabalistiques, dans l'espoir de découvrir le sésame de la caverne où l'Arsène avait retrouvé le trésor des rois de France ? Aujourd'hui encore, parmi les touristes on rencontre beaucoup de "lupinophiles" venus de toute l'Europe, voire du Brésil ou du Japon, mais de Lupin, point.
Autre ironie de la postérité : sur la promenade longeant la plage, le nom de Leblanc figure entre ceux de Claude Monet et d'Eugène Boudin, et l'on ne peut s'empêcher de penser que l'écrivain, qui n'était pas un amateur de peinture, aurait préféré être entouré par deux autres fidèles d'Etretat, Flaubert et Maupassant, dont il ne fut qu'un disciple méritant. Petite consolation posthume, c'est dans la rue Guy-de-Maupassant, et à quelques centaines de mètres de l'ancienne résidence de ce dernier, que l'on peut s'immiscer dans le cabinet de travail de Leblanc, un ermitage à colombages, agrémenté d'un jardin à la française. Le père de Lupin, qui devait y passer plus de vingt ans, le racheta en 1918. Il le baptisa Le Clos Lupin, en hommage à son "Don Quichotte sans vergogne".
"Avec mes parents je suis venue au Clos jusqu'à sa vente, en 1952, raconte Florence Boespflug, la petite-fille du romancier. Nous y campions, car la maison, réquisitionnée par les Allemands, était dans un état pitoyable. C'est avec émotion que j'ai pu la racheter en 1998 avec l'idée d'y célébrer la mémoire de mon grand-père. Nous avons conservé les cabinets biscornus et les escaliers dérobés pour en faire un musée malicieux qui s'appuie sur une scénographie ludique."
Equipés de casques audio, les visiteurs (plus de 125 000 depuis l'ouverture, en 1999) sont guidés par la voix à la préciosité gourmande de l'acteur Georges Descrières, ex-incarnation lupinienne à la télévision, pour explorer l'univers de Lupin, alias prince Paul Sernine ou Don Luis Perrenna (deux anagrammes parfaites). Au total, quarante-sept pseudonymes et autant de déguisements le métamorphosant en bookmaker, clochard, gardien de prison, torero, médecin russe ou chef de la police !
Dans l'intimité de l'aventurier à monocle et haut de forme, le romanesque prend vite le pas sur le romancier. L'histoire de Maurice Leblanc est pourtant presque aussi excitante que celle de son héros. Né le 11 novembre 1864 à Rouen, d'un père riche négociant en charbon et d'une mère trop tôt disparue, il a été mis au monde par un certain Achille Flaubert, chirurgien et frère de Gustave.
Après le lycée, Maurice déserte la fabrique de cardes où l'a fait entrer son père pour se rendre à Paris avec l'ambition d'embrasser une carrière littéraire "sérieuse". Il y fait du journalisme avant de publier plusieurs romans ou contes psychologiques : Des couples, Une femme, Voici des ailes. Ces ouvrages suscitent l'intérêt de Jules Renard, Léon Bloy et Alphonse Daudet, mais n'ont pas l'heur de séduire le public, pas même transporté par son roman autobiographique, L'Enthousiasme (1901).
Très jeune homme, il avait trouvé l'audace de s'imposer dans le compartiment du train de nuit ramenant vers Paris Maupassant, Zola et Edmond de Goncourt, venus à Rouen pour l'inauguration d'un buste de Flaubert. Mais, alors que la conversation s'amorçait, les trois géants s'étaient assoupis, lui laissant le goût amer d'un rendez-vous manqué. Dans la capitale, il se rattrape en fréquentant Alphonse Allais, le dessinateur Steinlen, mais aussi Mallarmé, grâce à l'entremise du poète belge et futur Prix Nobel Maurice Maeterlinck, devenu le compagnon de sa sur cadette, la comédienne Georgette Leblanc.
Début 1905, Pierre Laffitte, directeur du mensuel Je sais tout, lui commande une nouvelle capable de rivaliser avec les exploits du Britannique Sherlock Holmes. Ce sera L'Arrestation d'Arsène Lupin - nom emprunté au conseiller municipal de Paris Arsène Lopin -, qui va sceller son destin.
Laffitte assure une telle réclame au dandy de la cambriole qu'il devient vite la coqueluche des amateurs de feuilletons. Deux ans plus tard, Arsène Lupin, gentleman cambrioleur paraît en livre, bientôt suivi d'Arsène Lupin contre Herlock Sholmes (Conan Doyle, furieux de voir son détective ridiculisé par un turlupin, a poussé Leblanc à cette grossière anagramme) et de la fameuse Aiguille creuse. Un mythe est né. Suivront seize romans, trente-sept nouvelles, quatre pièces de théâtre et de nombreuses adaptations à l'écran. Au risque d'affadir un personnage qui a évolué avec son auteur.
Le monte-en-l'air goguenard est un ultrasensible, sujet au spleen, un dilettante perfectionniste. Lecteur de Plutarque et grand amateur d'art, il cultive la gouaille des faubourgs et l'ironie féroce, avec un sens aigu de la répartie et du panache. Grand séducteur, à l'image de son créateur, qui fut un coureur de jupons sportif et mondain, avant de sombrer dans une mélancolie casanière, Lupin semble fasciné par les particules. Ses nobles conquêtes s'appellent Raymonde de Saint-Véran, Angélique de Sarzeau-Vendôme ou encore la vénéneuse princesse de Cagliostro... Du "beau linge" mais point de lingerie affriolante : son éditeur exigeant que ses romans puissent être mis entre toutes les mains, Leblanc dut réfréner son penchant pour une littérature souvent très leste.
Les exégètes disputent du fait de savoir s'il s'est inspiré pour Lupin de Marius Jacob, l'anarchiste qui dépouillait les riches pour redistribuer aux pauvres, et commit cent cinquante cambriolages sans bavure qui lui valurent néanmoins vingt-trois ans de bagne. Radical-socialiste et libre-penseur, Leblanc fut effectivement habité de pulsions libertaires, mais, avec l'âge et le tournant de la Grande Guerre, il s'embourgeoisa et succomba à la tendance cocardière de ses contemporains. Cette dérive déteindra sur Lupin, qui, de moins en moins subversif, finira en détective quasi pantouflard.
Si Lupin exerce tant de charme sur les adolescents - qu'ils l'aient rencontré dans la collection Laffitte à la couverture crème barrée de rouge ou en "poche" -, c'est parce qu'il incarne le défenseur de la veuve et de l'orphelin. Cet anarchiste mâtiné d'aristocrate n'a pas son pareil, sans faire couler le sang, pour empêcher les aigrefins, industriels véreux ou parlementaires corrompus de profiter de leurs biens mal acquis. Une vocation née d'une humiliation : c'est pour venger sa mère, Henriette d'Andrézy, contrainte de faire le ménage chez les Dreux-Soubise, qui la maltraitaient, qu'à 7 ans le petit Arsène leur aurait dérobé le collier de la reine.
Singulier paradoxe, Leblanc, qui se rêvait académicien, a vécu comme une déchéance le triomphe de Lupin. Au contraire de Flaubert, avouant "Madame Bovary, c'est moi", il aurait volontiers clamé : "Lupin, ce n'est pas moi !" Dès 1910, il essaiera de s'en débarrasser - dans 813 - mais, sous la pression des éditeurs, il devra le faire revivre à travers Le Bouchon de cristal, Les Huit Coups de l'horloge, La Comtesse de Cagliostro, La Barre-y-va...
Avec le temps, l'écrivain populaire malgré lui finit juste par admettre que "créer un type, ne fût-ce qu'un seul, était la marque de quelque souffle intérieur". Et de souffle, Maurice Leblanc n'en manqua pas qui, jusqu'au dernier (en 1941, à Perpignan), produisit des milliers de pages foisonnantes de mystère. Considéré comme le maître du roman policier à la française, il entraîna dans son sillage Gaston Leroux, père de Rouletabille, et Souvestre et Allain, les créateurs de Fantômas. Au-delà de son sens du suspense, l'élégant classicisme de son style, sa rigueur descriptive, mêlant le cocasse, le tragique et la fantasmagorie poétique, y sont pour beaucoup.
Malgré un passage à vide après la Libération, Lupin sut rebondir au début des années 1960 à travers le Livre de poche (8 millions d'exemplaires), et son succès perdure. Une Association des amis d'Arsène Lupin regroupe ainsi une quarantaine de mordus, parmi lesquels "des professeurs, des médecins, un psychanalyste, un banquier mais, hélas ! aucun policier", souligne Lydie Dabirand, la jeune présidente de ce club très ouvert à la fantaisie.
Féru d'histoire, Leblanc savait la triturer pour bâtir d'envoûtantes légendes, mais il attachait aussi ses lecteurs par ce qu'on pourrait appeler la géographie lupinienne. Paris mis à part, les plus fameux exploits du héros ont été réalisés dans le triangle Rouen, Dieppe, Le Havre, qu'il a tant sillonné durant son adolescence à bicyclette, puis en Panhard. Certains s'inventent des châteaux en Espagne, lui se régalait de ceux qu'il dénichait. Au creux des ondoiements cauchois piquetés de bosquets, de fermes et de gentilhommières en briques et en silex, il a ainsi recensé quelque quatre cents manoirs, dont il collectionnait les cartes postales.
A défaut d'avoir l'astuce d'Isidore Beautrelet, ce lycéen de 17 ans seul capable de démêler les embrouilles du génial cambrioleur, suivre les pérégrinations de Leblanc-Lupin entre la côte d'Albâtre et les rives de la Seine relève de la gageure. "Ce satané Lupin est partout !", pourrait-on s'exclamer, à la manière de l'inspecteur Ganimard, en parcourant cette Haute-Normandie, terre de fantasmes et, parfois, de déceptions.
Le château féodal de Tancarville, où Leblanc écrivit Le Bouchon de cristal, claquemuré dans la tour de l'Aigle, a encore de beaux restes, mais domine aujourd'hui le pont à péage et les raffineries. En attendant d'être "réhabilité" en logements, il est aussi inaccessible aux visiteurs que le château de Gueures, près de Dieppe, que loua quelque temps sa sur aînée Jehanne et où il séjourna.
Au risque de se perdre dans les méandres lupiniens, on peut s'offrir une belle session de rattrapage en empruntant les bacs qui, de Quillebeuf à Caudebec, jouent encore à saute-Seine. En aval de Villequier, où se noya Léopoldine, fille de Victor Hugo, on aura ainsi l'émotion de dénicher, à flanc de coteau, la petite chapelle de la Barre-y-va, tapissée d'ex-voto (la barre étant l'ancien nom du mascaret qui remonte la Seine aux grandes marées), dont Leblanc-Lupin, alias Raoul d'Avenac, fit un domaine dans le roman éponyme.
La piste des sept abbayes du pays de Caux, dont Leblanc-Lupin affirmait qu'en les reliant sur une carte elles dessinaient la constellation de la Grande Ourse, a toutes les chances de fourvoyer l'audacieux qui prétendrait retrouver ainsi l'étoile d'Alcor, formée par les initiales d'une formule latine : Ad lapidem currebat olim regina ("Vers la pierre jadis courait la reine").
En face des sublimes ruines de l'abbaye de Jumièges, la maison de son oncle, où le petit Maurice passait ses vacances, est bien signalée par une plaque, mais abrite désormais l'office du tourisme. Et si, au détour d'un virage du Mesnil-sous-Jumièges, on débusque, le cur battant, le fameux "manoir d'Agnès Sorel" - en fait, une ancienne dépendance de l'abbaye où séjourna et mourut la maîtresse de Charles VII -, pas moyen d'y rechercher le passage souterrain qui menait au trésor moyenâgeux des monastères.
C'est dans l'abbaye de Saint-Wandrille que l'on marchera le plus sûrement dans les pas de Leblanc. Sa sur Georgette, fantasque et mystique comédienne, n'hésita pas à louer l'endroit pour y abriter ses amours avec Maurice Maeterlinck et y jouer, en 1909, Macbeth, puis Pelléas et Mélisande ! Là enfin, la réalité rejoint la plus romanesque des fictions.
Robert Belleret
ARTICLE PARU DANS L'EDITION DU 14.10.04
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LE NOUVEAU VISAGE DES NÉONAZIS
LE MONDE | 07.10.04 | 14h40
En enlevant douze sièges au Parlement de Saxe (avec 9,2 % des suffrages) en septembre, le parti néonazi (NPD) a consterné toute l'Allemagne. Les ressorts d'un succès ambigu.
Peter Marx l'un de ses dirigeants, n'en fait pas mystère : le débarquement en Saxe des néonazis du Parti national-démocrate d'Allemagne (Nationaldemokratische Partei Deutschlands, NPD) était tout sauf improvisé. Il a été préparé comme une opération militaire avec définition de la cible, étude du terrain, plan à mettre en uvre, mobilisation des moyens.
Quelques années plus tard, le résultat est là : pour la première fois de son histoire, le NPD a investi le Parlement régional du Land de Saxe (Landtag), à Dresde. Le 19 septembre, 191 087 suffrages, soit 9,2 % des votes exprimés, y ont envoyé douze députés néonazis, provoquant consternation en Allemagne et émoi en Europe. Une seule fois, en 1969, dans le Bade-Wurtemberg, le NPD avait fait un score comparable. Il avait ensuite quasiment disparu de la scène politique officielle sur laquelle, après trente-cinq ans de scores médiocres, il vient de réapparaître.
Convaincus que l'Allemagne est dans une situation quasi prérévolutionnaire, les dirigeants du parti sont persuadés que, cette fois, l'avenir s'annonce radieux. Chef du NPD en Sarre, où son parti a fait 4 % des voix aux élections régionales du 5 septembre, Peter Marx, flanqué de son camarade Jürgen Gansel, reçoit les journalistes à Riesa, non loin de Dresde, dans les locaux du mensuel du parti, Deutsche Stimme(La voix allemande). Depuis quatre ans, l'organisation y a pris ses quartiers. A l'étage, une dizaine de collaborateurs s'affairent à rédiger et à monter un journal diffusé à quelque 10 000 exemplaires, essentiellement sur abonnement ; au rez-de-chaussée, une boutique vend aux sympathisants les accessoires de base : T-shirt aux logos édifiants, livres d'"histoire" à la gloire des unités de la Wehrmacht et des Waffen SS qui se sont distinguées durant la seconde guerre mondiale, insignes et CD divers. Toute propagande en faveur du régime nazi étant interdite en Allemagne, l'exercice consiste à respecter la lettre de la loi tout en en tournant le fond. Le NPD y est passé maître.
Originaire de Hesse, à l'ouest du pays, âgé d'à peine 30 ans, Jürgen Gãnsel, chaussé de lourds brodequins et vêtu d'un jean et d'un T-shirt noirs, est membre de la direction nationale du NPD et, désormais, député au Landtag de Saxe. Il a derrière lui une déjà longue carrière de militant d'extrême droite, commencée dès le lycée et ponctuée de quelques ennuis judiciaires pour, entre autres, s'être parfois laissé aller, bras tendu, à publiquement crier : "Heil Hitler !"
De huit ans son aîné, Peter Marx est un homme plus discret qui, contrairement à son compagnon, porte costume et cravate. Il vient d'être nommé secrétaire général du groupe parlementaire NPD au Landtag de Saxe, poste de confiance qui récompense ses talents d'organisateur. Juriste et conseiller en marketing, il est entré au NPD à l'âge de 16 ans, en Sarre, dont il est originaire. C'est un homme qui a des idées. Non sans humour, ses partisans présents dans les "manifestations du lundi" organisées contre les impopulaires mesures du gouvernement Schröder (nommées "réformes Hartz IV", du nom de leur inspirateur) ont défilé dans sa région derrière un calicot portant, blanc sur rouge, l'inscription "Marx plutôt que Hartz". Un clin d'il aux électeurs communistes présents dans le même cortège et auquel le NPD a emprunté nombre de ses slogans anticapitalistes.
En Saxe, où Peter Marx est inconnu et le jeu de mots impossible, c'est un autre symbole venu du communisme que le NPD a sciemment choisi : un poing qui, comme celui du Front rouge des années 1930, barre la voie, non plus au fascisme, mais, cette fois, aux réformes contestées. Plusieurs jours après l'élection, chose impensable à l'Ouest du pays, des milliers de ces affiches étaient encore visibles le long des routes de Saxe, vierges de tout graffiti et de toute lacération. "C'est comme cela dans notre région, déplore Wolkmar Wölke, militant néocommuniste du PDS qui suit de près les activités du NPD. Puisqu'il n'est pas interdit, le NPD est légal, et puisqu'il est légal il a le droit de s'exprimer. Même certains de nos membres sont de cet avis. C'est l'héritage de la RDA, où tous les partis, sauf un seul, étaient interdits."
Il y a quatre ans, après une quasi-étude de marché, une équipe du NPD venue de l'Ouest a débarqué à Riesa. "Nous avons beaucoup appris du Front national français, dont les militants sont plusieurs fois venus nous aider en Sarre", se rengorge aujourd'hui Peter Marx en exhibant une édition de Deutsche Stimme célébrant, en 2002, le succès de Jean-Marie Le Pen lors du premier tour de l'élection présidentielle française. "Nous avons compris qu'il fallait personnaliser le débat, présenter des hommes avec une surface sociale et des compétences, des candidats capables de tenir un discours sur la justice sociale. Nous avons aussi repris plusieurs des arguments d'Oskar Lafontaine [l'ancien président du SPD aujourd'hui en délicatesse avec son parti], notamment quand il dit que l'Allemagne n'est pas gouvernée, que Schröder est un menteur qui a fait des promesses qu'il n'a pas tenues."
Le NPD s'est immédiatement mis à labourer le terrain, abandonnant le style braillard agressif et choisissant de s'implanter patiemment dans de petites communes. Il y a gagné des militants et, mieux encore, des notables déboussolés arrachés aux partis traditionnels. Ses premiers élus ont bientôt rejoint les conseils municipaux, apportant au parti un peu de cette respectabilité qui rend une formation politique fréquentable. Les résultats électoraux des dernières élections régionales ne laissent d'ailleurs aucun doute sur l'émergence de ce modeste extrémisme de commune. Alors que dans toutes les grandes villes, le score du NPD s'établit significativement sous sa moyenne régionale, c'est l'inverse qui prévaut dans presque toutes les petites villes avec, parfois, des pointes étonnantes qui avoisinnent les 20 %. Dans deux circonscriptions, en Suisse saxonne et à Annaberg, le NPD a atteint 15,1 % et 14 % des voix.
Un pied bien campé dans les couches conservatrices, un autre en direction d'une jeunesse sans perspectives locales : des militants chevronnés se sont mis à écumer les sorties de collèges, s'impliquant dans l'animation et dans la gestion des rares centres de jeunes rescapés de la débâcle de l'ancienne RDA. Là où ils n'existaient plus, ils ont su aller au-devant des jeunes qui, les soirs de week-end, au son d'un rock violent, boivent de la bière sur les parkings des stations-service. Finis les défilés de gros bras à mine patibulaire, terminés les affrontements physiques ; voici venu le temps des discussions où le militant expérimenté sait fouailler les angoisses de jeunes sans autre avenir professionnel que celui de devoir s'exiler à l'Ouest pour y chercher du travail.
Les plus combatifs l'ont fait ; beaucoup de ceux qui sont restés au pays sont tombés dans les filets du NPD, qui a su exploiter leur révolte ou leurs ressentiments en pointant du doigt l'étranger. Que l'immigration soit, en Saxe, bien plus faible que partout ailleurs dans l'ouest de l'Allemagne, que dans une région où le travail est de toute façon rare, la main-d'uvre immigrée ne puisse être présentée comme une concurrente de la main-d'uvre locale, ne semble pas avoir gêné les stratèges du parti. Ni ceux à qui ils s'adressaient.
Les néonazis du NPD sont habiles à déplacer les repères, à jouer sur toutes les palettes. Comme d'autres militants à l'opposé du spectre politique, ils se présentent comme des ennemis de la globalisation et de la déconstruction sociale qu'elle génère, des adversaires virulents des Américains et de leur allié israélien, des partisans convaincus d'une Europe où, ultime rempart des déferlements venus d'Asie, une Russie autoritaire devrait pouvoir prendre toute sa place. Lors de sa campagne électorale, le NPD distribuait gratuitement à la porte des lycées un CD où, à côté de Frank Rennicke, le barde de l'extrême droite qui chante "le pays de nos pères", le groupe Abattoir célébrait "l'heure des patriotes" tandis que Noie Werte, moins distingué, hurlait : "Fuck the USA".
L'antiaméricanisme virulent qui stigmatise d'un même élan la guerre au Vietnam, en Irak et en Afghanistan, permet également de faire l'analogie avec les bombardements alliés sur Hambourg et Berlin, en 1943 et 1945, de chanter le martyre du peuple allemand victime des vainqueurs, de lier les misères d'aujourd'hui aux tragédies imposées d'hier. La démarche donne le tournis, mais elle paie : en août dernier, ils étaient 7 000 à se rassembler à la fête d'été du NPD, à Mücka, petite localité entre Bautzen et Görlitz, non loin de la frontière polonaise.
En Saxe, les troupes les plus nombreuses de l'électorat du NPD ont été levées parmi les hommes de moins de 30 ans, chômeurs qui, souvent, votaient pour la première fois. Ce sont des électeurs frustrés : d'après une récente étude, 54 % des partisans du NPD estiment posséder moins que ce que leurs mérites justifieraient ; dans toute l'Allemagne, ils ne sont que 37 % à penser de même...
"Le pouvoir politique se définit par son efficacité et sa légitimité issue de l'élection, résume Klaus-Peter Sick, historien et chercheur au Centre Marc-Bloch, à Berlin.
Pendant près de soixante ans, entre 1933 et 1990, l'Est du pays a été privé d'élections démocratiques. L'enracinement de la démocratie parlementaire et libérale y est fragile. Ce qui compte ici, beaucoup plus qu'ailleurs en Allemagne, c'est la cohésion de la communauté et ce que redistribue le pouvoir. La préservation de la démocratie vient après. Une réunification mal maîtrisée a poussé des milliers de jeunes à quitter la région pour chercher du travail. Ceux qui sont restés sont les perdants du système, aigris, prêts à se jeter dans les bras du NPD, également parce que leur révolte contredit l'antifascisme rituel qui était celui de leurs parents en RDA."
Avec un discours à la carte où chacun peut reconnaître ses peurs et cultiver ses fantasmes - l'Amérique, les flux migratoires, la perte des valeurs et de l'autorité, le chômage -, le NPD paraît avoir trouvé la pierre philosophale qui, à l'Est, permet de transformer les problèmes en élus. Le gouvernement fédéral, qui n'est pas parvenu, l'année dernière, à faire interdire un parti dont les responsables ne cachent pas qu'ils veulent la peau de la République, en paraît encore tout déconcerté. Quant au futur gouvernement du Land de Saxe, il sera demain dirigé par une coalition "noire-rouge" faite de chrétiens-démocrates et de sociaux-démocrates. En Allemagne, c'est ce qu'on appelle une "grande coalition". Une alliance de ce type gouvernait le pays dans les années 1960, lorsque le NPD est né. L'absence d'une alternative au pouvoir en place avait alors fortement favorisé son envol.
Difficile de dire si, en glissant dans l'urne le bulletin du NPD, ces électeurs de Saxe en désarroi ont également été sensibles au sous-texte : à ce graphisme et à ces couleurs noir-rouge-blanc des affiches qui évoquent irrésistiblement le drapeau à croix gammée, à ces défilés de militants qui en rappellent d'autres, à ces mots rares, surgis au détour d'une phrase, qui faisaient autrefois l'ordinaire des discours de Joseph Goebbels, le ministre de la propagande d'Adolf Hitler. Dans un sondage publié au lendemain du vote, une majorité d'électeurs du NPD affirmaient qu'ils n'avaient choisi ce parti que pour exprimer leur mécontentement, et rien d'autre. Il n'empêche. Le NPD, lui, n'a manqué aucune occasion de jouer sur les réminiscences à effet subliminal. Il arrive que les bouteilles lancées à la mer arrivent à bon port.
Georges Marion
ARTICLE PARU DANS L'EDITION DU 08.10.04